Rencontre avec une communauté chrétienne catholique de Moselle, à Thionville (rive gauche). Trouver les infos qu'il vous faut: prière, réflexion, méditation, baptême, première communion,confirmation, sacrement de l'ordre, mariage, funérailles, .......
Alors que l'Église traverse une crise aux multiples symptômes (levée des excommunications et scandale Williamson, affaire de Recife, propos du pape sur le préservatif...), « La Croix » donne la parole chaque jour à une personnalité qui témoigne de ses raisons d'espérer. Voici le dossier complet du Journal La Croix.
Lettres aux catholiques troublés 9/Fr. Enzo Bianchi,prieur de la communauté de Bose (Italie)
Pour les catholiques de nombreux pays occidentaux, cette année, le chemin de Carême, vers Pâques, a été marqué par un malaise et une souffrance liés à des événements, à des déclarations qui ont suscité de fortes réactions et des émotions intenses, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Église. De simples catholiques et chrétiens ont souffert, des évêques ont souffert, et le pape a souffert, lui aussi.
Traversons-nous des jours mauvais ? Mais même les temps de l'exil à Babylone sont devenus des jours de purification et de nouvelle création, jusqu'à déboucher sur un « nouvel exode » accompagné de chants de joie. Même à travers des chemins étroits, des déserts et des exils, Dieu nous fait toujours comprendre davantage : ne craignons pas ! Il est écrit : « Sentinelle, où en est la nuit ? Le matin vient, mais il est encore nuit. Interrogez, convertissez-vous, venez ! » (Isaïe 21, 11-12)
Dans cette optique, une constatation me semble émerger des récentes vicissitudes ecclésiales : ces jours ne sont pas tristes pour l'Église, mais ce sont des jours d'espérance. L'Église, en effet, a un seul critère pour juger si les temps qu'elle vit sont des « temps de grâce » : celui de l'abondance ou de la rareté de la parole de Dieu. Ainsi - nous le lisons dans les Écritures -, les jours où « le jeune Samuel servait le Seigneur en présence d'Éli » étaient mauvais, car « la parole du Seigneur était rare en ces jours-là » (1 Samuel 3, 1).
Il est permis d'espérer un nouvel élan de vie spirituelle
Aujourd'hui, en revanche, nous vivons une saison où la parole de Dieu résonne avec force et abondamment dans l'Église, et à travers elle dans le monde. Avant tout parce que le concile Vatican II a voulu remettre cette parole au centre de la vie ecclésiale : la constitution dogmatique Dei Verbum contient des indications pressantes concernant la vénération des divines Écritures, leur traduction dans les différentes langues, afin que l'étude de la Bible soit l'âme de la théologie et l'aliment du ministère de la Parole, pour que tous les fidèles s'approchent des textes sacrés par l'étude, la prière et la liturgie (DV n. 21-25)... Ainsi, concluent les Pères conciliaires, « il est permis d'espérer un nouvel élan de vie spirituelle d'une vénération accrue de la Parole de Dieu qui "demeure pour l'éternité" » (DV n. 26). Grâce à une persévérance laborieuse, nombre de ces souhaits sont progressivement devenus réalité au cours des dernières décennies : authentiques pierres milliaires d'un chemin désormais irréversible qui a donné des fruits copieux et continue de les donner.
Pour cette raison, ne soyons pas surpris des difficultés et des contradictions que connaît la mise en œuvre de l'esprit et de la lettre du Concile. Déjà lorsque l'enthousiasme pour le renouveau en cours était vif, j'avais rappelé à plusieurs reprises que « plus un Concile interprétera fidèlement l'Évangile, plus il connaîtra d'oppositions, voire des tentatives d'anéantissement ». Il ne pouvait en aller autrement, car à chaque fois, dans l'histoire, qu'apparaît avec plus de clarté le signe de la croix du Christ, les forces adverses, qui veulent diviser l'Église, se déchaînent. Il en est allé ainsi pour Jésus ; il en va ainsi, et il en ira ainsi, pour l'Église chaque fois que celle-ci se montre plus fidèle à son Seigneur.
Or, la parole du Seigneur aujourd'hui est abondante : cela, comme en bien d'autres époques de l'Église, également et peut-être surtout parce que des chrétiens de toute langue et de tout peuple sont devenus, par leur témoignage fidèle, des « lettres vivantes » adressées par Dieu aux hommes et aux femmes de notre temps. C'est leur réflexion, leur prière, leur agir quotidiens qui se font récit de l'amour de Dieu dans l'histoire. C'est grâce à leur amour réciproque que le monde peut les reconnaître comme disciples de Jésus de Nazareth, venu annoncer la bonne nouvelle de la victoire de la vie sur la mort. C'est de leur style « doux et humble de cœur », à l'exemple de leur Maître et Seigneur, que jaillit, avec une clarté cristalline, le message évangélique de l'amour plus fort que la haine.
La clameur des cas particuliers
Oui, même lorsque la mauvaise communication risque d'offusquer la bonne nouvelle, quand la clameur des cas particuliers qui s'abattent comme d'énormes arbres couvre le bruissement de la forêt des gestes quotidiens qui ne cesse de croître, il est important de réaffirmer avec force que « la parole de Dieu poursuit sa course » et se fraie un chemin dans le cœur des humains. « L'Église, affirmait Paul VI, ne peut se sentir étrangère au monde, quelle que soit l'attitude du monde envers elle. » Les chrétiens sont donc appelés à ne pas nourrir d'hostilité, même à l'encontre de ceux qui en manifestent à leur égard. Et le ministère de l'évêque de Rome consiste à offrir unité à leur témoignage : sa priorité est donc, selon les mots mêmes de Benoît XVI dans sa récente lettre aux évêques, « de rendre Dieu présent dans ce monde et d'ouvrir aux hommes l'accès à Dieu », sans craindre d'aller même à contre-courant.
De ce difficile moment actuel peut naître pour l'Église, et plus encore pour le monde, la grande grâce de la « réconciliation », cette profonde harmonie qui se trouve annoncée dans les écrits de saint Paul et de l'Église des premiers siècles. Le « ministère de la réconciliation », dont l'Apôtre des païens se sent investi, ne se limite pas en effet au pardon des péchés des croyants individuels, mais s'étend à la dimension universelle. Il embrasse l'humanité dans son ensemble, se charge du chemin de l'homme dans l'histoire, des réalités concrètes, quotidiennes à travers lesquelles l'humanité est appelée, dès maintenant, à devenir une « création nouvelle ». Voilà alors le meilleur vœu de Pâques que, comme chrétiens, nous pouvons témoigner et annoncer au monde : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! »
Lettres aux catholiques troublés 10/Mgr Albert Rouet ,archevêque de Poitiers
Nous venons de vivre des semaines agitées pour l'Église catholique. Le passé ne fut pas beaucoup plus calme, et rien ne garantit que d'autres tourbillons ne se lèveront pas demain. On ne peut rêver d'une Église tranquille et impavide au milieu des bouleversements d'une histoire dans laquelle elle s'inscrit. De tels moments pèsent où nous plaçons notre confiance. Ce sont des moments de vérité.
J'avoue que, pendant ces événements douloureux, j'ai peu pensé à la tempête apaisée et à Jésus endormi dans la barque inondée. Un tel rapprochement se présente trop facilement à l'esprit... Un autre passage a retenu mon attention, celui où la femme de Zébédée vient recommander ses fils Jacques et Jean à Jésus : « Ordonne, lui dit-elle, que dans ton Royaume mes deux fils que voici siègent l'un à ta droite et l'autre à ta gauche » (Mt 20, 21).
Cette mère ne manque pas d'audace ! Elle double effrontément les dix autres Apôtres. Le Christ avait déjà, et par trois fois, annoncé sa passion prochaine. La succession du « cher disparu » est ouverte : « Qui donc est le plus grand ? » (Mt 18, 1). Tentant son va-tout, la femme cherche à placer ses enfants. Au-delà de Jésus lui-même, elle escompte un avenir plaisant, alors que Jésus envisage tout autre chose, un amer calice à boire. Une grande divergence sépare la visée du Christ, qui se prépare à donner sa vie, de la conception que cette femme se fait d'un Royaume qui lui plaise. Quelle est alors l'Église qui nous plaît ? Nos images et nos représentations sont directement questionnées.
L'Eglise, « un corps aux membres divers »
Notons qu'il s'agit de l'Église entière et non d'une partie, d'un groupe, d'un responsable dont les goûts et les orientations consonent avec nos opinions. Donc un élargissement de perspective. Cet ensemble n'est pas compact dans une martiale uniformité. Il se présente comme un corps aux membres divers, un temple construit de multiples pierres, un pain pétri de mille grains. En un mot : une communion - ce dont Vatican II, reprenant la plus ancienne Tradition, se montre le plus clair défenseur. L'unité n'est pas un espace plat, mais une réciprocité, une mutuelle reconnaissance. Dans la réciprocité, même le petit à sa place ; dans l'uniformité, il est absorbé : « Celui qui a voulu avoir cette uniformité, être à soi-même son unité, celui-là est tombé » (saint Augustin).
J'aime une Église où s'entende la parole du plus petit : c'est à lui que le Christ s'est identifié.
En ces membres réside le Christ. Épouse du Christ, il la lave, la pare, la nourrit. Comme cette enfant abandonnée que Dieu accueille au bord du chemin, chez Ézékiel. Nulle part il est suggéré que ce Corps doive se présenter comme une Vénus de Milo ! Il lui suffit d'être lavé et d'avoir revêtu l'habit nuptial. Le corps du Ressuscité porte en lui, béantes, les plaies de sa passion. Par elles, éternellement, il laisse s'écouler sa générosité. Même blessé - que de blessures et de cicatrices, sur le corps de l'Église ! -, un corps fait signe. Il parle, il appelle, il attend le bon Samaritain. Une Église qui connaît le manque et le besoin...
Faire signe : je viens de parler de générosité ; il y a « le gène » dans ce mot. La formule génétique de l'Église la pousse à se donner largement, à être envoyée même là où elle ne voudrait pas aller. Une pauvreté radicale, voulue avec gratitude et joie. Donc un abandon à la volonté du Père. Elle respire alors la grandeur de cœur et la bonté, non pour engluer les autres, mais pour les accepter comme autres et gratuitement les aimer.
« L'Evangile est notre Pâque »
L'Église n'est pas là pour nous plaire, mais pour convertir à l'Évangile, elle dont la nécessité vitale consiste à oublier le chemin parcouru et tendre intensément vers l'avant ( Ph 3, 13). Cette exigence aide à relire le passé : même aux pires époques, sous les responsables les plus irresponsables, les plaies du crucifié ont continué à se mêler aux larmes des hommes, et la Résurrection à les mettre debout dans l'espérance. La Parole ne s'est pas tue, parfois dans des échos étonnants. Combien de laïcs, inconnus mais vivants, ont porté, sans toujours le savoir, et les croix et les éveils de l'aube ! Combien de prêtres sans pouvoir ont offert leur vie en humbles serviteurs, non d'un parti, mais du Corps blessé ! C'est à ce niveau de réflexion qu'il faut aller. Dieu habite la fragilité.
Une Église en plein-vent, grain semé, sel mêlé, levain du mûrissement : elle existe, elle continue. Je la regarde en ceux et celles qui ont fait de leur générosité un service et une attention, la raison même de leurs exigences pour le corps entier. Le sel pique : il relève. Cela ne plaît pas toujours, mais cela donne du goût. Cette pointe arrache aux habitudes d'un milieu limité. Elle isole, pour mieux tisser.
Au-delà des peines et des réactions venues de la part de personnes souvent exaspérées par trop de certitudes, permettez-moi de le dire : la peine n'enlève pas la paix du cœur. Point n'est besoin de Madame Zébédée : la confiance est ailleurs. Elle nous tire en avant et renforce les pas. S'arrêter serait une fuite. L'Évangile est notre Pâque.
Lettres aux catholiques troublés 8/Jean Vanier, fondateur de l'Arche
J'aime Benoît XVI car il est le successeur de Pierre, le vicaire de Jésus qui lui a donné la mission d'être le berger des bergers. J'aime son humilité, son courage, son acuité intellectuelle. Je l'aime aussi parce qu'il est attaqué en ce moment, avec parfois de la hargne ; j'aime être alors à ses côtés.
J'aime sa recherche d'unité avec les évêques intégristes, en levant l'excommunication sans les intégrer dans l'Église tout de suite. J'aime aussi son désir d'unité avec les Églises orthodoxes, anglicanes et protestantes. Avec ces évêques intégristes, il a utilisé un geste exceptionnel - peut-être faudrait-il trouver d'autres gestes innovateurs pour l'unité avec les autres Églises, en particulier orthodoxes.
J'aime aussi son audace, sa force et son courage dans ses discours en Afrique. Ils m'ont profondément touché et révélé une véritable vision pour ce continent. Pour ce qui est du préservatif, le successeur de Pierre ne peut que défendre la famille. La stabilité d'une société provient en particulier de deux éléments : la qualité de la vie familiale, la qualité avec laquelle une société lutte contre la corruption et s'engage envers les personnes les plus pauvres.
Une Église qui sans cesse s'engage aux côtés des pauvres
Une société ne peut devenir humaine que si l'écart entre les riches et les pauvres s'amenuise. C'est vrai au sein d'un pays comme entre les pays, dans la grande famille humaine. Il n'y a pas de paix sans justice, pas de paix sans recherche d'une harmonie entre les nations. Il ne peut y avoir de paix que si les nantis acceptent de perdre des privilèges et le monopole du savoir et des richesses humaines. Ces nantis sont appelés à rechercher le vrai bien des êtres humains dans des relations humaines avec une vraie fraternité, basée sur l'égalité des droits et dans le désir d'une vraie liberté : celle de ne pas être gouverné par la peur de perdre.
J'aime l'Église de Jésus, j'aime l'Église de saint Jean disant que si quelqu'un voit un frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, il n'a pas Dieu en lui (1 Jn 3, 17). J'aime l'Église de saint Jacques, qui a été blessé et en colère à cause de l'écart entre riches et pauvres dans l'assemblée des chrétiens (Jc 2). J'aime l'Église du diacre saint Laurent, qui a montré aux autorités romaines les mendiants, les SDF, les malades comme étant la richesse de l'Église et qui pour cela a été mis à mort. J'aime l'Église de saint Vincent de Paul, qui parle de ses maîtres « les pauvres ». J'ai beaucoup apprécié les encycliques des papes Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI qui rappellent et répètent la nécessité non seulement de s'engager auprès des plus pauvres, mais de vivre avec eux.
Il est vrai que les tensions en Occident viennent en partie de l'écart entre les principes et la réalité des personnes. Tensions augmentées par la façon dont les médias montrent une Église fermée, coupée de la réalité, s'abreuvant à des dogmes et à des principes plus ou moins inacceptables pour l'esprit moderne.
Ils cachent souvent la réalité d'une Église qui sans cesse voudrait annoncer une bonne nouvelle aux pauvres et s'engage à leurs côtés. Je connais tant de prêtres qui s'engagent auprès des pauvres et font l'œuvre de Jésus. Je sais le soutien discret et aimant des papes, des évêques et des prêtres vis-à-vis de l'Arche, de Foi et Lumière et de tant d'autres communautés et mouvements engagés auprès des plus démunis.
Un tiraillement au coeur de notre vie à l'Arche
L'écart entre les principes et la réalité des personnes a été dénoncé par le cardinal Tomas Spidlik comme une des plus grandes questions déchirant l'Occident. À Assise, en janvier 2005, ce théologien jésuite disait : « Certains sont pour les principes, d'autres pour les personnes. Nous nous sentons obligés de choisir et nous rejetons l'autre partie : les uns refusent tout repère commun et ecclésial, les autres ne laissent aucune place à l'expérience personnelle qui n'a qu'à tenir dans les normes. De là viennent de grandes tensions en nous, des conflits entre nous, des excommunications mutuelles. L'unité n'y gagne pas. »
Ce tiraillement est au cœur de notre vie à l'Arche. Nous vivons avec des hommes et des femmes qui sont parfois très éloignés de l'Église, et toujours en marge de la société venant de familles souvent très pauvres culturellement. Beaucoup sont perturbés sur le plan de l'agressivité et de la sexualité. Notre rôle est de les accueillir et de les accompagner avec compétence et compassion, dans leurs cris, leurs confusions et leurs souffrances. Il s'agit d'essayer d'aider chacun à faire un petit pas pour devenir un peu plus humain, plus paisible et plus heureux. Pour certains, c'est un long chemin. L'autre jour, on m'a parlé d'une jeune fille dans un hôpital psychiatrique ; chaque fois qu'elle fuguait, elle revenait enceinte. Que faire ? comment faire ? Évidemment, elle avait un grand besoin d'aide sur le plan médical, psychologique, humain et spirituel.
Le cardinal Spidlik dit aussi qu'une des façons de réduire cette tension entre principes et personnes est la formation de bons accompagnateurs (qu'il appelle père ou mère spirituels) comprenant les questions des personnes, leur désarroi, et les aidant à faire un pas vers la lumière des principes. Il note qu'il y a très peu de tels accompagnateurs disposés à faire cette œuvre de compétence, d'intelligence et d'unité.
Ne faut-il pas aussi qu'il y ait de plus en plus de communautés et de mouvements qui cherchent à vivre non seulement les principes moraux, mais les principes annoncés dans l'Évangile, les Béatitudes ? Les personnes pauvres nous montrent un chemin de vérité et d'unité, surtout quand on vit avec elles. Certes, en ce moment, il y a des turbulences dans l'Église. Chaque crise est un appel et une occasion pour mieux se situer dans son chemin de communion avec Jésus et avec les plus pauvres et démunis, et avec le pape et les évêques.
Lettres aux catholiques troublés 2/P. Timothy Radcliffe, ancien maître de l'ordre dominicain
C'est un moment embarrassant pour qui est catholique. Au Vatican, il y a eu des erreurs de communication, un manque de consultation et des déclarations aux mots mal choisis qui ont provoqué de violentes réactions dans la presse et de vigoureuses interventions de dirigeants internationaux. Cela a suscité affliction et scandale chez beaucoup de catholiques, y compris des évêques, et endommagé la réputation de l'Église. Des personnes se sont même demandé comment elles pouvaient continuer à appartenir à l'Église.
Nous restons parce que nous sommes des disciples de Jésus. Croire en Jésus, ce n'est pas adopter une spiritualité privée ou un code moral. C'est accepter d'appartenir à sa communauté. Ceux qu'il a appelés à le suivre marchent ensemble. Selon un vieil adage latin, Unus christianus, nullus christianus : un chrétien isolé n'est pas un chrétien.
Mais pourquoi devrais-je rester membre de cette Église-là ? Pourquoi ne pourrais-je rejoindre une autre communauté chrétienne dont les positions officielles ou les manières d'agir seraient moins embarrassantes ? Nous touchons là au cœur même d'une compréhension catholique de l'Église.
Dès l'origine, Jésus a appelé dans sa communauté les saints et les pécheurs, les sages et les fous. Il a dit : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Matthieu 9, 13). Et il continue à le faire, sinon il n'y aurait pas de place pour quelqu'un comme moi. Une communauté admirable de personnes merveilleuses et vertueuses, qui ne ferait jamais d'erreurs, ne serait pas un signe du Royaume de Dieu.
Une vague unité spirituelle ne suffit pas
Je ne pourrai jamais quitter l'Église catholique car je crois que Jésus nous appelle à vivre ensemble comme un seul Corps. Dans l'Évangile de Jean, peu de temps avant sa mort, Jésus a prié son père pour ses disciples « afin que tous soient un » (Jean 17, 21).
Une vague unité spirituelle ne suffit pas. Nous croyons en l'Incarnation, la Parole de Dieu qui se fait chair. L'Église catholique est le signe visible, incarné, de l'unité à laquelle Jésus nous appelle. J'ai une immense admiration pour beaucoup de chrétiens qui appartiennent à d'autres Églises, leur exemple m'inspire, leur théologie m'instruit. Mais, pour moi, quitter l'Église catholique serait renier l'appel radical de Jésus à réunir les saints et les pécheurs, les vivants et les morts.
Au cœur de notre vie chrétienne, il y a l'immense vulnérabilité du Dernier repas. Jésus se met dans les mains de ses disciples : « Prenez, ceci est mon corps donné pour vous. » L'un d'entre eux l'a trahi, un autre l'a renié, la plupart se sont enfuis. Appartenir à l'Église, c'est accepter un tout petit peu de cette vulnérabilité. Nous acceptons d'être impliqués dans les échecs de l'Église comme dans son héroïsme, dans sa folie comme dans sa sagesse, dans ses péchés comme dans sa sainteté. Et l'Église m'accepte moi aussi avec mes péchés et ma stupidité. C'est pour cela qu'elle est « signe et sacrement de l'unité de tout le genre humain » (Vatican II, Lumen gentium n. 1, 1).
Une crise modeste comparée à celles subies par nos ancêtres
Cependant, nous sommes bien dans un moment de crise de l'Église. Mais les crises peuvent être fructueuses. Le Dernier repas fut la crise la plus profonde que l'Église ait connue : Jésus était sur le point de subir une mort humiliante et la communauté était dispersée. À chaque Eucharistie, nous rappelons comment Jésus en a fait le moment d'une intimité plus profonde, le don de son corps et de son sang.
Après la Résurrection, l'Église était déchirée. Les Gentils seraient-ils acceptés dans l'Église et seraient-ils forcés d'accepter la Loi ? La communauté était sur le point de s'effondrer mais elle a survécu pour s'ouvrir aussi à nous, les Gentils. Après le martyre de Pierre et Paul, beaucoup croyaient que Jésus était sur le point de revenir. Mais ce ne fut pas le cas. Ce fut une crise inimaginable de l'espérance mais elle a conduit à rédiger les Évangiles. Toute crise, si elle est vécue dans la foi, conduit à un renouveau et à une nouvelle vie.
La crise que nous endurons en ce moment est vraiment modeste, comparée à celles subies par nos ancêtres. La crise moderniste, il y a un siècle, fut ainsi beaucoup plus sévère. Cependant, notre petite crise peut être fructueuse si nous la vivons dans la foi.
Ses fruits ?
Quels pourraient être ces fruits ? Tout d'abord, d'encourager un débat plus ouvert à l'intérieur de l'Église. Depuis les traumatismes de la Réforme, chaque confession chrétienne s'est montrée nerveuse lorsqu'il s'agit de débattre de sujets de dissensions, craignant que cela ne mette en péril l'unité. Mais c'est seulement par un débat rationnel et charitable que nous pouvons témoigner de notre foi. Le pape lui-même a essayé d'introduire davantage de débat dans l'Église, par exemple au Synode des évêques. Mais nous restons nerveux à l'idée d'échanger avec ceux qui ont des idées différentes. C'est un manque de confiance dans l'intelligence que nous avons reçue de Dieu. N'ayons pas peur du débat.
L'Église, par ailleurs, a résisté aux tentatives de domination de gouvernements autoritaires : les empereurs romains, les monarques absolus des Lumières, les grands empires du XIXe siècle, le Parti communiste en Europe orientale... Ces batailles, nécessaires pour défendre la liberté de l'Église, ont conduit à une structure de gouvernement trop centralisée et éloignée du collège des évêques.
Le moment est venu de les intégrer davantage dans le processus de décision. La réaction vigoureuse de certains évêques à la situation présente laisse espérer un rééquilibrage en ce sens. La lettre, humble et émouvante, de Benoît XVI aux évêques sur la question intégriste montre son attention à leurs préoccupations et son souhait d'être en dialogue avec eux. Donc, n'ayons pas peur, ayons espoir.
Lettres aux catholiques troublés 3/Cardinal Roger Etchegaray, président émérite du Conseil pontifical Justice et Paix
Cette période est pour l'Église bien rude, mais salutaire dans la mesure où elle saura en tirer les leçons. La crise n'est pas d'aujourd'hui, elle est même d'avant le concile Vatican II qui est heureusement venu l'assouplir. Quand je pense à mon temps de jeunesse, j'ai l'impression de vieillir dans un autre monde. Quelle distance entre l'Église de mon espérance et l'Église de mon expérience ! Les mutations les plus profondes sont de l'ordre de l'esprit et des mentalités plus que de la matière et des techniques.
Le mot « défi » est peut-être un des mots les plus actuels, exprimant l'angoisse de qui se sent menacé. Paradoxalement, l'homme moderne manque d'appétit pour le futur qui est pourtant de plus en plus entre ses mains. Saint Pierre estime que la mission du chrétien est de rendre compte aux autres de l'espérance qui est en lui (cf. 1 Pierre 3, 15). Mais nous en parlons à fleur de peau, avec trop de légèreté, alors que la prière assidue est le seul puits du fond duquel nous pouvons faire monter l'eau vive de l'espérance.
Évangéliser est par nature un acte de communication et, par affinité professionnelle, les médias doivent y porter attention. Mais avant de leur exprimer nos exigences, il nous faut apprendre nous-mêmes à bien parler de Dieu, et simplement, à l'homme d'aujourd'hui qui se cabre surtout devant les lois morales. Si l'Église est souvent clouée au pilori d'une place devenue désormais celle du monde entier, elle ne saura cependant jamais être évaluée au flair des opinions ou des sondages.
Oser croire en l'Église !
À chaque étape de son histoire, l'Église a des choix graves à opérer, des choix nécessaires et toujours frappés de précarité, mais qui doivent témoigner de sa docilité au Seigneur. Seule cette volonté de conformité à son Maître peut faire d'elle un ferment pour la transformation de l'humanité. Son efficacité réelle n'est jamais tributaire de ses victoires ou de ses échecs. Si riche est la parure des choses qui ne sont pas siennes que, lorsque l'Église s'en dépouille, certains pensent qu'elle cesse alors de vivre. Mais nous savons qu'elle ne vit vraiment que lorsque tout en elle, jusque dans ses institutions, se laisse pénétrer de l'Esprit du Seigneur.
Mais comment se fait-il que tant de chrétiens, à force d'être exigeants, se montrent si injustes à l'égard de l'Église ? C'est qu'ils en parlent au passé et, alors, l'espérance est vite à bout de souffle. Par nos soupçons, par nos sectarismes, nous avons enchaîné notre Mère la sainte Église, nous en sommes devenus les gardiens féroces et tristes qui l'empêchent de « passer en Macédoine » (Actes 16, 9) et gambader joyeusement sur la grève des peuples et des cultures.
L'Église elle-même est objet de foi. Oser croire en l'Église est le titre d'un livre brûlant du P. Martelet (1). Oser croire en l'Église ! Mais le chrétien se sentira mal à l'aise dans l'Église s'il l'endosse comme un « prêt-à-porter ». Tant qu'il ne cherche pas à se mettre à la mesure de l'Église, il s'y trouvera, ou flottant, ou à l'étroit. Le chrétien n'est pas un transhumant qui s'éloigne de l'Église lorsqu'elle grelotte l'hiver, pour la retrouver lorsqu'elle refleurit au printemps. Il est l'homme des quatre saisons qui s'interpénètrent dans le temps et dans l'espace de l'Église. Aucun lieu, aucune époque n'épuise la vie de l'Église, et chacun de nous doit vivre « l'aujourd'hui de Dieu » (Roger Schutz).
Vérifier la qualité de notre foi
Le pape Benoît XVI nous incite à vérifier la qualité de notre foi dans un climat de communion ecclésiale, humble et sereine, d'où il ne peut sortir ni vainqueurs ni vaincus, mais des frères devenus encore plus proches par le pardon de Dieu. Et, chaque fois que c'est possible, cette démarche doit se faire avec ceux des autres confessions chrétiennes qui partagent avec nous la grâce de l'obéissance à la Parole de Dieu.
Aimons l'Église, cet immense troupeau dont chaque brebis sur sa laine est marquée au fer rouge de l'amour de Dieu. Seul un vrai croyant peut aimer l'Église. Lorsque le regard de foi sur l'Église devient trop incertain, il ne saurait éveiller un véritable amour ni engager la fidélité de toute une existence. L'Église a autant besoin d'être aimée que réformée, car il n'y a de vraie réforme que dans l'amour : on peut faire pleurer l'Église, mais on ne la renie pas, pas plus que sa mère. « Je ne vivrais pas cinq minutes hors de l'Église », disait Bernanos, « et, si l'on m'en chassait, j'y rentrerais aussitôt, pieds nus, en chemise. »
(1) Oser croire en l'Église, de Gustave Martelet (Cerf, 1979).
Lettres aux catholiques troublés 4/ Élisabeth Dufourcq, historienne
Chercher des raisons d'espérer n'est pas se bercer d'illusions. La crise ne fait que commencer. Il faudra beaucoup se taire quand le superflu s'écroulera et se faire pardonner quand l'humiliation ou l'appréhension nous feront réagir à faux.
Mais espérer est un devoir. L'histoire nous dit que le miracle n'arrive jamais quand on le convoque, mais à l'improviste, quand on y met du sien. Espérer, c'est s'investir. Penser au geste de l'enfant, dans la distribution des pains.
On n'a rien à espérer des honneurs. Tant mieux ! Qui, en septembre, n'espérait se trouver au plus près d'un pape encensé ? Qui voit-on, au printemps, colporter des traits d'esprit sur « une petite péninsule », comme si l'on voulait scinder l'Église ? En combien de camarillas ? Et pour combien de siècles ? Les chances d'espérer sont ailleurs.
Cela ne veut pas dire qu'on renonce à se faire entendre quand on pense que les Écritures et les Évangiles nous en font un devoir. Les chances d'espérer ne sont pas dans un retour au fondamentalisme. Sauf erreur, ni la loi du Christ ni celle de Moïse ne peuvent être mises à l'aune des catégories d'Aristote.
Le moment semble venu d'inaugurer le dialogue entre apôtres et fidèles
Depuis sa création, la vie se fraye sa voie en évitant deux risques : celui de se tromper et celui d'étouffer tout progrès. Entre ces deux risques, la vie choisit le moindre, en espérant qu'il sera effectivement le moindre. Et Dieu dit que ce souci est bon.
Jésus de Nazareth, dont parle Benoît XVI avec tant de profondeur, conduit à la Vie à partir de cette vie-là. Il ne change pas un iota de la Loi, mais il en reconnaît les limites et, par amour, il les transcende s'il le faut. Et Paul de traduire : « Si je n'ai pas la charité » (1 Co 13). Le Christ guérit un jour de sabbat ; il fait de la femme adultère une rescapée ; il se laisse toucher par une femme impure et reconnaît en elle la Vie de l'Esprit : « Va, ta foi t'a sauvée. » Non pas « Je te sauve », mais « Ta foi t'a sauvée ! » Merveilleux respect !
En fonction de cette Vie de l'Esprit à l'œuvre dans l'humanité, le Christ lui-même accepte de changer d'avis ; aux noces de Cana ou sur le chemin de Tyr, quand sa mère ou une simple étrangère espèrent en lui, contre tout espoir. Pierre lui-même change d'avis après son rêve de Joppé : « Qui étais-je, moi, pour faire obstacle à Dieu ? » (Ac 11, 17).
Ce discernement, voire ce changement de cap suppose un dialogue entre les apôtres et les fidèles. L'imitation de Jésus-Christ est à ce prix.
Jésus de Nazareth dialogue avec ses amis, avec des hommes, des femmes, des foules, des malades, des riches, des pauvres, des hésitants, des pharisiens et même des démons. Il écoute leurs questions et y répond. De ceci, les Apôtres, en hommes de l'Antiquité, comprennent difficilement le pourquoi. « Ils s'étonnèrent », dit-on. Dans les Actes des Apôtres, ils oublient. Avec ferveur, ils prennent le christianisme en main et le font vivre dans les cadres antiques.
Après deux mille ans d'autorité antique, le moment semble venu d'inaugurer le dialogue entre apôtres et fidèles. C'est difficile, c'est périlleux, mais c'est un devoir.
Comment dialoguer ?
Où, concrètement dialoguer ? Sur Internet ? Sur blogs ? Pourquoi pas : ces moyens désenclavent. Dans des synodes diocésains ? Je ne m'y connais guère, mais je m'interroge : qui est mobilisé ? Qui décide de l'ordre du jour ? Qui transmet les conclusions à qui ? Qui alerte ? Qui décida des regroupements paroissiaux et des mesures compensatoires à mettre en œuvre ? Est-il trop tard pour ranimer les églises vides, déléguer des fonctions, y compris sacramentelles, comme cela se fit dans des périodes de crise plus amères que la nôtre ? La manière reste à trouver. On ne pourra plus dédaigner l'investissement responsable de ceux qui resteront fidèles.
Comment dialoguer ? Clercs et laïcs doivent y mettre du leur. Sans langage de bois et avec prudence, « avec autorité et non pas comme les scribes ». Dans des moments difficiles, Vincent de Paul enseignait à ses clercs « l'escrime parlière ». Pour armer les futurs prêtres, il est indispensable d'investir pour qu'un maximum d'entre eux maîtrisent, non pas la science, mais les « humanités scientifiques ».
Lorsqu'un porte-parole éminent s'exprime sur un risque de contamination par des préservatifs empruntés à des tiers, comme si ce risque pouvait être comparé au risque infiniment plus fréquent d'aggraver une épidémie parce qu'on n'a pas de préservatif du tout..., on a beau faire appel aux trésors de respect dont on dispose, on souffre intellectuellement et on compatit de voir l'essentiel d'un message spirituel ruiné par un tollé. On frémit surtout à l'idée qu'un texte sur la loi naturelle - terme qui a validé tant d'abus dont les femmes ont fait les frais tout au long de l'histoire - puisse tomber dans des pièges aussi béants.
Quant à la formation théologique de laïcs bardés de diplômes utiles à tous, elle suppose aussi un investissement, donc un espoir. Lorsqu'on entend que « nous manquons de femmes formées », on comprend que, depuis des décennies, un diocèse, au moins, a investi ailleurs que dans la formation des femmes qui s'y dévouent. Où trouver, aujourd'hui, des formations gratuites en latin et en grec, sinon dans des structures, parfois bénévoles, de l'enseignement laïque ?
À l'heure du pilonnage sélectif de tout sur tout en un éclair, le principe d'autorité qui a cimenté l'Église depuis les Actes des Apôtres ne peut plus fonctionner comme avant. À nous de bâtir un programme d'espoir pour que le message de vie porté par l'Évangile en sorte mieux compris. C'est un espoir, c'est un devoir. Même les incrédules l'attendent, et notre dette est grande à leur égard.
Lettres aux catholiques troublés 5/Jean-Claude Guillebaud , essayiste
Ce trouble, ce tourment, cette souffrance qui habitent beaucoup de catholiques depuis fin janvier, il faut essayer de les mettre à distance, de les extraire du tohu-bohu quotidien, de les laisser refroidir. Seuls le recul et le calme peuvent nous permettre d'y voir plus clair. Au fond, notre trouble est d'autant plus difficile à vivre qu'il est ambivalent. Nous sommes d'abord embarrassés - c'est un euphémisme - par ce qui nous apparaît comme une crispation dogmatique du Vatican. Au-delà des cafouillages désastreux de la communication, nous voyons poindre un pontificat plutôt traditionaliste, et les craintes exprimées ici et là au sujet d'un possible oubli de Vatican II ne sont pas absurdes.
Dans le même temps, cependant, nous sommes meurtris de voir Benoît XVI victime d'une campagne médiatique souvent injuste et parfois même haineuse. Ainsi donc, tout en critiquant certaines positions de la Curie romaine, nous prenons aussi pour nous les flèches qui sont lancées contre le pape. Oh, ces humoristes carnassiers qu'on entend clabauder du matin au soir ! Nous voilà, nous catholiques laïcs, dans de beaux draps ! Certains sont tentés de quitter l'Église sur la pointe des pieds ; d'autres voudraient au contraire qu'on suspende le lynchage meurtrier du Souverain Pontife. Cette douleur, comme Janus, a donc deux visages. D'un côté comme de l'autre, elle nous fait mal. Est-il imaginable d'en sortir ?
Je crois que oui. Un peu de distance historique, d'abord, nous permettra de nous remettre en mémoire une évidence. Ce n'est pas la première fois, loin s'en faut, que des catholiques se trouvent en délicatesse avec Rome. En dix-sept siècles, on peut même dire que c'est arrivé assez souvent. Les contemporains de Pie IX, au XIXe siècle, n'étaient pas tous séduits par son Syllabus qui dénonçait roidement les idées modernes. De la même façon, certains contemporains de Pie XII regrettaient Pie XI et sa condamnation sans équivoque du nazisme (« Nous sommes spirituellement des Sémites »). Bref, la papauté est - aussi - une très imparfaite institution humaine. Or, pour reprendre un mot fameux de François de Sales, « partout où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie ». En tant que telle, l'institution est soumise légitimement à la critique de ses propres fils.
Il y a toujours eu un christianisme de la protestation
Plutôt que de voir dans ces divorces sporadiques une catastrophe, mieux vaut comprendre qu'ils structurent toute l'histoire du christianisme. À côté d'un christianisme de la puissance et de l'institution, il y a toujours eu un christianisme de la protestation, lequel n'épargna jamais l'institution elle-même. Or, c'est pourtant de l'Église que les protestataires étaient les enfants, c'est d'elle qu'ils procédaient. Pendant des siècles, l'histoire du christianisme s'est organisée autour de cette étrange - et magnifique - synergie entre « protestation évangélique » et « organisation ecclésiale ».
La parole vive, celle qui entretient le « feu » évangélique, a le plus souvent circulé dans les marges de l'Église, quand ce n'est pas en réaction contre le conservatisme ou la sclérose de cette dernière. Ce sont les protestataires et les mystiques qui ont transmis le feu de la Parole. Ils furent parfois tenus en lisière. Leur prophétisme incandescent risquait, il est vrai, d'incendier le bel ordonnancement clérical. Mais ces témoins essentiels auraient-ils pu exister sans l'institution ? Bien sûr que non. C'est à la table commune qu'ils s'étaient d'abord nourris. C'est au sein de l'Église, et par elle, qu'ils avaient accédé à la parole évangélique. Leur révolte - celle de François d'Assise ou celle de Thérèse d'Avila - était celle d'un enfant rétif à l'autorité de sa mère.
L'extraordinaire longévité du christianisme trouve là son origine : une institution périodiquement réveillée par ses propres dissidents. Sans la protestation venue des marges, le message se serait affadi ou même éteint. Mais sans l'Église, il n'aurait pas été transmis. Dissidence et institution sont comme l'avers et le revers d'une même vérité en mouvement.
L'Eglise reste notre maison commune
Une institution, quelle qu'elle soit, est toujours tentée d'obéir à un syndrome de rigidité et de « persévérer dans son être ». Sa pente naturelle consiste à opposer sa propre immobilité au mouvement, à préférer le souci de conservation au progrès et l'ordre social à la liberté. Dans le même temps, l'Église reste pourtant notre maison commune. Fût-elle rébarbative, disciplinaire, elle est aussi une académie où s'apprivoise et s'éduque notre foi. Elle a été mille fois confrontée aux tentations sectaires, hérétiques ou intolérantes. Elles a engrangé, au fil des siècles, un corpus de réflexions, d'argumentations et d'expériences qu'on serait fou de jeter dans l'oubli. Elle propose ainsi, d'un siècle à l'autre, une propédeutique (du grec paideuein : enseigner) de la foi.
Notre foi a besoin d'elle. Faute de cela, le croire n'est plus qu'une passion incertaine qui sautille et batifole avant de courir vers l'abri d'une secte, d'une tribu ou d'un groupuscule. « Le verbe croire, écrivait Emmanuel Levinas, ne se conjugue pas à la première personne du singulier mais du pluriel. »
L'Église, parfois, nous déconcerte ou nous révolte, mais nous restons ses enfants.
Lettres aux catholiques troublés 6/Jean-Luc Marion ,de l'Académie française
La crise que traversent aujourd'hui les catholiques en France (et ailleurs) peut nous instruire, pourvu que nous la lisions correctement. Il faut pour cela ne pas rameuter les schémas éculés dont nous n'avons que trop usé.
Première évidence, assez réconfortante : ceux-là qui répètent, dans les périodes calmes, que l'Église catholique n'a plus d'audience dans une société totalement laïcisée, que personne ne prête attention à ce qu'elle enseigne, deviennent, en période de polémique, les plus acharnés à lui reprocher des jugements moraux envahissants et un magistère éthique dur ou inconvenant. Ce qui démontre que, quand il s'agit de morale, on ne peut pas ne pas prendre au sérieux ce que dit le pape. Ne fût-ce que pour le lui reprocher au nom d'une contre-morale, donc encore de cette morale qu'on prétend avoir dépassée. Ainsi se marque la mauvaise conscience qui ronge notre temps.
Seconde évidence, la violence des réactions dépasse les désaccords sur des points disputés : elle atteste que certaines choses ne doivent pas être dites. Non seulement le pape n'a pas droit à l'erreur, mais il n'a pas le droit de tout dire, surtout si c'est une vérité. Cela, nos contemporains ne peuvent pas, ne veulent pas se l'entendre dire. Par exemple, on ne doit sous aucun prétexte suggérer que, dans certains cas (ainsi l'épidémie du sida), la maîtrise de l'exercice de la sexualité constitue, à long terme, le remède le plus efficace. En effet, si l'on tient la satisfaction de la pulsion sexuelle pour une nécessité inéluctable de la nature humaine, en appeler à une telle maîtrise devient évidemment une pure provocation à l'impossible.
Au reste, le refus chrétien d'idolâtrer la richesse économique et la conquête du pouvoir suscite au fond la même résistance et le même rejet de principe. Plus généralement, ce sont les trois conseils évangéliques - chasteté volontaire, pauvreté volontaire, renonciation volontaire au pouvoir - qui apparaissent inacceptables, parce qu'irréalisables. Ce qui signifie simplement que les exigences de l'imitation du Christ (prendre sa croix et le suivre) restent, plus que jamais, des préceptes radicalement révolutionnaires, que notre société ne peut donc, logiquement, que refuser. C'est dans ce conflit que le monachisme, depuis toujours, trouve son lieu et sa force.
L'incroyable tricherie dans le traitement de l'information
Ces deux évidences suffisent à expliquer l'incroyable tricherie dans le traitement de l'information quand il s'agit du discours de Rome, mais aussi des évêques ou des chrétiens ordinaires. Les mises au point des évêques et des politiques africains sur la prévention du sida, les explications juridiques sur la différence entre la levée d'une excommunication et la réintégration dans la communion de l'Église, même les avis positifs des autorités juives ou musulmanes n'y font rien : Benoît XVI reste un Allemand, donc un nazi en puissance, qui veut la mort des porteurs du VIH et prône le choc des civilisations. Fermez le ban, il n'y a rien à dire. Comme le décrivait Orwell dans 1984, chaque matin les médias nous désignent, durant la « minute de haine », qui nous devrons détester dans la journée : en ce moment, souvent, il s'agit du pape. Tant que le public s'occupe à le détester, les choses peuvent suivre leur cours.
D'où il résulte un dernier enseignement : les catholiques et en général les chrétiens occupent une position minoritaire. Sans devenir la norme, le conflit avec la majorité, dispersée ou unie, violente ou mollement sceptique, reste une situation toujours possible, parfois inévitable. Il faut apprendre la culture de minorité, agissante si possible. Mais il faut rester honnête et très prudent : s'ils doivent admettre la possibilité d'un différend avec la majorité, les chrétiens et, en particulier, les catholiques ne doivent surtout pas se tromper de différence. Il ne s'agit pas d'affirmer sa différence, de se défendre comme un groupe d'intérêt, bref de s'ériger en contre-société et de jouer finalement encore le monde contre le monde.
Que le monde n'aime pas beaucoup les chrétiens, cela ne prend son sens et ne reste tolérable qu'autant qu'il les rejette comme il a rejeté le Christ : « Bienheureux serez-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous mettront à part, vous stigmatiseront et maudiront votre nom à cause du Fils de l'homme » (Luc 6, 22). Que le monde « haïsse » les chrétiens, cette inévitable possibilité n'a de légitimité (voire de puissance rédemptrice) que si c'est pour les mêmes raisons qu'il a haï le Christ, car « le serviteur n'est pas plus grand que son maître » (Jean 15, 19-20).
Faire scandale comme le Christ faisait scandale
Bref, le conflit avec le monde ne doit s'envisager et ne peut se justifier que si le monde nous reproche notre sainteté, ou plutôt la trace en nous de celle du Christ. Il ne doit surtout pas devenir, au contraire, le voile trop commode des fautes ou défauts des catholiques : aujourd'hui, évidemment, les défaillances de la gouvernance à Rome et de la collégialité des évêques, la gestion trop politique des soldats perdus d'Écône, le manque d'informations sur les cas concrets, le déficit d'une honnête casuistique dans la théologie morale, l'inattention aux désertions silencieuses d'une partie de pratiquants, etc. Faut-il s'opposer à la majorité de la société ? Sûrement pas, si c'est pour se justifier de ces défaillances. Sans aucun doute, si cela résulte d'une différence faite au nom du Christ et de sa sainteté. Les chrétiens et les catholiques en particulier doivent mériter, par leur réforme constante et leur visible inspiration, de ressembler assez au Christ pour subir des épreuves en son nom.
Ce qui signifie qu'ils ne doivent pas faire scandale par des paroles à l'envers, des crispations identitaires, des non-dits confortables, mais faire scandale comme le Christ faisait scandale : en aimant même leurs ennemis : « Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Luc 6,28). Alors, ils éprouvent la vraie difficulté et le vrai le conflit - celui, interne à chacun, entre soi-même et son péché.
Lettres aux catholiques troublés 7/Sœur Véronique Margron ,théologienne moraliste
Nous sommes troublés. Je partage avec nombre de croyants une inquiétude pour mon Église. Message brouillé et, plus grave, actes et discours que beaucoup vivent comme une dureté de cœur. Une dureté qui va à l'encontre de toute l'histoire d'une bienfaisance inventive dont l'Église a fait preuve depuis ses commencements. Comment ne pas souffrir, alors ? Surtout pour ceux qui peinent déjà et risquent de se sentir exclus ou désespérés.
Faut-il se taire et attendre que l'orage passe, y compris celui des médias ? Mais que deviennent les croyants déboussolés et tentés de quitter la barque ? Je ne peux me résigner à leur départ sous prétexte qu'il se fait sans bruit.
Faut-il justifier toute prise de parole ? Y compris quand elle entre en grave tension avec la conscience ? Ce serait mentir et entrer dans cette « langue de buis » que tant nous reprochent. Le croyant se doit de pratiquer la vertu biblique d'hospitalité à l'égard de l'autorité. Le faire avec droiture et humilité. Se laisser toucher et transformer, comme quand on accueille un hôte.
Mais cette hospitalité indispensable ne peut me demander d'être en porte-à-faux avec le cœur de mon intelligence croyante. La tradition théologique témoigne du caractère indépassable qu'elle accorde à cette voix intime à tout homme qu'est sa conscience, à la mesure même où elle travaille à être éclairée. Que me reste-t-il ?
Reprendre force et courage pour le Dieu que j'aime et cherche
Revenir aux fondations. M'y tenir. Non pour me crisper, mais pour au contraire reprendre force et courage pour le Dieu que j'aime et cherche. Pour tant de visages qui me sont chers, connus ou non.
La Bonne Nouvelle de Jésus est ma vie. Elle m'assigne à une obsession : rendre compte au temps qui est le mien, à des femmes et hommes perclus de douleurs ou hantés par des interrogations essentielles, que la Parole du Christ est neuve. Que la nouveauté n'est pas une girouette au gré des vents, mais ce qui offre une saveur unique à l'existence. La passion de mon Dieu est de rendre la vie heureuse. En cette modernité.
Où demeurer, alors, pour retrouver le souffle ? Au pied de la croix de mon Seigneur. Non avec un goût pour le morbide, l'échec et la souffrance. Mais parce que la croix du Christ sauve de la désolation, de la fatalité. Elle seule. Je ne retiens ici qu'une des paroles attribuées à Jésus sur la croix.
Elle se trouve dans l'Évangile de Jean : « Femme, voilà ton fils, et toi, voici ta mère » (Jn 19, 26). La Tradition dira avec force que c'est là que naît l'Église : au moment où le Christ promet à Jean et Marie un attachement nouveau, inconditionnel, réciproque, ouvert. Ne pas demeurer figés dans la mort de celui qui est pourtant tant aimé, mais recevoir la force de se retourner vers la vie. Résurrection, déjà.
Jésus n'efface pas ce qui s'est passé. Il sait par qui il a été trahi, renié, délaissé. La communauté qui prend naissance en cette heure du Vendredi n'a pas à se glorifier de sa fidélité ou de sa grandeur, loin s'en faut. C'est dans le plus humble, le plus vil même, aux yeux de tous alors, qu'elle vient au monde.
Vivre en Eglise, c'est refuser la malédiction
C'est pourtant bien là que s'inaugurent les temps nouveaux. Ma force aujourd'hui est de demeurer au pied de la croix - non sur la croix, car la place est occupée par celui qui a épousé l'humanité souffrante. Le lieu de l'Église est d'être devant le bois où le fils bien-aimé donne tout, où coulent le sang et l'eau, sources de l'espérance.
L'Église n'est là que pour servir ce roi très bas. Elle ouvre à une autre fraternité, qui n'est pas celle du sang. Jésus ne retient pas ceux qu'il aime dans les rets de sa mort. Au contraire. Vivre en Église, c'est, au nom du Christ, encore et toujours refuser la malédiction, être des inventifs qui se retroussent les manches, partagent leur fragilité et leur force, par passion pour ce monde où Dieu se tient.
Ne pas déserter l'essentiel compagnonnage d'humanité. Compagnie avec un larron, un centurion, des femmes ; avec ceux qui apparaissent peu fréquentables. Je me souviens de ces paroles fondatrices de Pierre Claverie (1) : « La croix, c'est l'écartèlement de celui (Jésus) qui ne choisit pas un côté ou un autre, parce que s'il est entré en humanité, ce n'est pas pour rejeter une partie de l'humanité. Alors, il est là et il va vers les malades, vers les publicains, vers les pécheurs, vers les prostituées, vers les fous... »
Alors, oui, je demeure en cette Église, peuple de pécheurs dont je suis. En dehors d'elle, je ne saurais comment annoncer l'Évangile de bonté qui s'adresse à chacun tel qu'il est. En cette époque où nous sommes, si nous voulons bien l'aimer avant de la juger.
Il est des nuits où plus grand-chose ne nous tient. Où ma vie me semble en faillite. Peut-être comme ce monde, ou comme une image de mon Église. À l'heure de la peine, nos activités ou nos engagements paraissent relatifs, parfois dérisoires. Demeure la croix du Christ, car elle me tire vers la vie. Elle me recueille, mais aussi m'expose : il me faut me décider pour le Christ et, inséparablement, en faveur des hommes de mon temps.
Ma raison d'espérer ? Dieu ne reprend pas sa parole : il sera avec nous chaque jour, et personne ne peut nous ravir sa joie.
(1) Ce dominicain, évêque d'Oran, sera assassiné le 1er août 1996, avec son chauffeur, en rentrant à l'évêché après des négociations pour la paix en Algérie.
Lettres aux catholiques troublés 1/Marguerite Léna, philosophe, communauté Saint-François-Xavier
Nous voici, une fois encore, disciples d'un Seigneur crucifié et humblement ressuscité, sommés par le monde, ses jugements et ses statistiques, ses enquêtes et ses journalistes, de rendre raison de l'espérance qui nous habite. Une espérance qui n'a cessé de travailler l'histoire, depuis ce matin de Pâques où, renversant la mort, le Seigneur a renversé du même geste le magistère de l'opinion et la suffisance des bien-pensants. Mais une espérance confiée à nos mains fragiles, à nos consciences vulnérables, à nos gestes maladroits. Comment, dès lors, porter à la discrète lumière pascale les turbulences actuelles de notre Église ? Comment répondre à tous ceux que les récentes décisions ou déclarations de Benoît XVI, ou de tel ou tel évêque, ont troublés et parfois scandalisés ?
J'aimerais remonter en amont de ces réactions, vers ce lieu du cœur où se forment nos jugements, à ce point mystérieux de jonction entre âme et esprit, entre notre commune raison et notre conscience baptismale, ce point que seul peut atteindre et convertir le glaive de la Parole de Dieu (Hébreux 4, 12). Chrétiens, nous sommes convoqués à un discernement dans la lumière de la Parole ; chrétiens ou non, nous sommes convoqués à l'exercice de la raison dont la responsabilité essentielle se joue dans le domaine moral : distinguer le bien du mal, les chemins de vie des chemins de mort.
Aussi faut-il se réjouir que tant de voix se soient élevées contre le mensonge d'un prélat, mensonge triplement grave, d'abord comme mensonge, ensuite en raison de son objet, le drame effroyable de la Shoah, enfin en raison de son auteur, un évêque d'une Église dont la mission est justement de servir la vérité. Ou encore contre le formalisme juridique d'un autre prélat, oublieux de l'exigence fondamentale de tout droit, juger en tenant compte des circonstances, et de l'exigence encore plus forte du droit canonique, ne jamais exercer la justice indépendamment de la miséricorde. Et on aimerait pouvoir espérer que tous ceux qui se sont insurgés contre les paroles tenues par Benoît XVI dans l'avion qui le menait en Afrique l'ont fait par souci des vies humaines menacées et non par refus d'entendre les requêtes proprement éthiques de l'exercice humain de la sexualité.
Mais l'accusation est souvent une manière commode de se donner bonne conscience. Il faut donc aller plus loin. C'est l'Église qui a été mise en cause dans ces événements, et on ne peut le comprendre pleinement qu'en fonction de son propre mystère. Je dis bien son mystère, et pas seulement sa réalité sociologique. Son mystère : ce qui la fait reposer tout entière sur d'autres fondations que celles des institutions humaines ; ce qui la configure au Christ dont elle est le témoin ; enfin, et tout simplement, ce qui fait d'elle notre mère.
Si les chrétiens que nous essayons d'être se sont tellement émus devant ces divers événements, c'est peut-être parce qu'ils touchent, sous des formes bien différentes pour chacun d'eux, à ce mystère. Ainsi, le négationnisme, en blessant de plein fouet nos frères juifs, atteint en même temps l'Église, comme le rappelle la formule décisive de Vatican II : « Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d'Abraham » (Nostra ætate n. 4). Avec nos frères juifs, l'Église est gardienne du mystère d'Israël parce que Jésus de Nazareth en est inséparable. Sur ce point comme sur tous les autres, elle est héritière de Vatican II, elle en est la mémoire vive et indéchirable, dans la fidélité à l'Esprit Saint. Elle est gardienne du Concile parce qu'elle est gardienne de toute la Tradition qui la fait être.
Aux jours de sa vie terrestre, Jésus a pris un enfant, l'a placé près de lui au milieu des disciples, et leur a déclaré qu'accueillir en son nom un enfant est l'accueillir lui-même (Luc 9, 46-47). C'est à ce titre que l'Église dit non à l'avortement, mais aussi qu'elle se refuse à condamner une fillette victime de la violence des hommes. Elle est gardienne de l'enfance parce que l'enfance est pour elle le visage de son Seigneur.
Enfin, comment s'étonner qu'elle prenne la parole, au besoin au rebours de la pensée dominante, quand il s'agit de l'amour entre l'homme et la femme ? « Ce mystère est grand :