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Chers amis,
je fais rarement la promotion d'un livre, mais celui-là, ça vaut le coup! Il s'agit du dernier livre de Jean-Pierre DENIS, qui dirige la rédaction de l'hebdomadaire la Vie: "pourquoi le christianisme fait scandale", édition du seuil.
Vous trouverez ci-dessous le Prologue du livre et la critique littéraire du Journal Le Monde:
Voici le Prologue sous forme de lettre à une jeune femme de 17 ans:
Prologue
En forme de lettre d'un tonton inquiet
Chère J.,
Pardonne-moi de t'envoyer ce message un peu long, mais je me dois de te dire que ton comportement inquiète toute la famille.
Comme tu le sais, nous sommes une tribu très ouverte et nous n'avons peur ni de la nouveauté ni même de la provocation. De mère en fille, tes ancêtres ont déjà tout fait. Tout tenté, tout réussi avant toi. Un sans-faute en deux ou trois générations. Ton arrière-grand-mère porta des pantalons : un sacré défi, à peine après avoir obtenu le droit de vote à la Libération. Mais sa propre fille a repris le flambeau. Aujourd'hui, même par grand froid, ta grand-mère se promène en minijupe : tant pis si elle s'enrhume, la Sécu rembourse encore. De toute façon, mamie s'est suffisamment battue pour obtenir ce droit, elle ne transigera pas sur la courtitude de la jupe, dans la famille on a des principes. Quant à ta mère, je vois bien. Elle a beau avoir un peu passé l'âge, elle s'habille dans les magasins pour ados, dans l'espoir qu'on la prendra pour ta grande soeur. Cela prouve incontestablement qu'elle restera toujours jeune, libre et pas conventionnelle, capable de tout partager avec ses enfants. Je n'oublie pas ta tante qui, à bientôt cinquante ans, vient enfin de se pacser avec sa copine. On avait tous pris une RTT pour être là, d'ailleurs ce fut vraiment une fête sympa, quoique manquant d’originalité à mes yeux, ça faisait un peu mariage.
Alors, que faire ? Contester quoi ? Quel modèle mettre à bas ? Où porter la révolution ? Certes, ta grande soeur a réussi à se distinguer de justesse, en se faisant faire un tatouage en haut des fesses, et ton grand frère s'en est sorti par un piercing sur la langue. Ouf, l'honneur est sauf ! Mais malheureusement il n'a même pas fait peur à mamie, qui est naturellement compréhensive et ne veut pas se sentir dépassée. Et puis, ça devient ringard. Tout ça, le tatouage de ta soeur, le piercing de ton frère, c'était il y a cinq ans, une éternité. Maintenant on en voit partout, il paraît même que ça va devenir indispensable pour avoir le brevet des collèges, le ministre de l'Éducation a inscrit ça dans le cadre de la prévention officielle des discriminations, sur recommandation de la Halde. Piercing gratuit et obligatoire, au moins sur l'arcade sourcilière, pour que ceux qui en portent déjà ne soient pas complexés par ceux qui n'en ont pas.
Alors, que vas-tu faire ?
Comment te distinguer?
Comment pourrais-tu être contre-culturelle, puisque toute la culture l'est?
C'est là que nous sommes inquiets. D'après ta mère, tu es sortie l'autre dimanche en claquant la porte et en la traitant de ringarde. Bon, jusque-là c'est plutôt rassurant. Mais il paraît que tu avais un chapelet autour du poignet et tu lui as dit que tu allais à la messe. Elle a entendu toutes sortes de choses délirantes. Que tu faisais partie d'un groupe de jeunes cathos qui pratiquait «la louange» et s'occupait des SDF. Que tu avais fait une retraite chez les nonnes. Et même que tu te confessais. À l'époque où tout le monde fait ça en live sur les reality shows, ça serait cocasse d'avoir recours au curé.
Heureusement, il n'y en a plus, des curés. Ils étaient tous pédophiles, et on les a jetés en prison en confisquant leur immense fortune.
Non, tout de même, il ne faut pas exagérer. Il y a des limites à la provocation, à la contestation autorisée de l'ordre établi. Je ne veux pas retrouver ma chère nièce au commissariat.
Pourquoi pas rester vierge, tant que tu y es ? Justement, c'est ton idée? Fais gaffe, on s'est battu contre ça, on ne va pas tout accepter. Et tu as quand même déjà dix-sept ans.
Pense à mamie.
Si tu lui envoies sur son portable la photo de toi en train d'allumer un cierge au Sacré-Coeur, elle risque de faire un arrêt cardiaque. Elle a suffisamment lutté dans sa jeunesse contre toutes les formes d'oppression de la femme, les institutions répressives, le patriarcat archaïque.
Elle a connu Mai 68, tu sais.
C'était vraiment quelqu'un de très libre, très en avance sur son temps, à l'époque. Attends au moins qu'elle soit morte, ou qu'on s'en soit débarrassé en maison de retraite.
Vraiment, arrête tout de suite tes provocs débiles, je t'assure, c'est pas cool. Ta mère s'inquiète, elle n'ose pas te le dire. Je prends sur moi. Pense à ton avenir. Si un jour tu veux passer à la télé, catho ça te collera à la peau.
Bon, d'accord, les possibilités sont limitées.
Si tu veux faire pleurer mamie...
S'il te faut à tout prix énerver maman (papa s'en fout, il est parti refaire sa vie)...
Si tu désires aller plus loin et plus fort dans l'inventivité sociétale... tu n'as pas le choix. Je suis bien forcé de le reconnaître. Si tu te reconnais pour obligation générationnelle de refuser les modes culturels des plus âgés, si tu as pour projet de contester l'ordre symbolique dominant, si tu cherches à inventer tes propres codes en rupture avec les conventions des vieux qui précèdent et qui, comme tu le dis, sont vraiment « gavants », il n'y a pas trente-six solutions.
Tu m'as convaincu.
Mets-toi à genoux et prie. Ou alors fais-toi brancardière à Lourdes avec les handicapés.
C'est ton choix. C'est ta liberté.
Toi aussi, tu as bien le droit d'être contre-culturelle ma chérie.
Finalement, je n'aurais jamais dû t'écrire.
Tonton
La critique littéraire du Monde
Il y a de la colère, de l'érudition, de la conviction et, aussi, beaucoup de foi dans cet essai-là. Jean-Pierre Denis, le directeur de la rédaction de l'hebdomadaire La Vie (groupe Le Monde), signe un manifeste dense qui trouve une résonance particulière dans l'actualité de ces dernières semaines. Convaincu que le christianisme représente aujourd'hui une "contre-culture" agissante, il revendique pour les chrétiens le droit de parler haut.
Les critiques d'une partie de la hiérarchie catholique et d'associations chrétiennes face aux expulsions de Roms et au durcissement de la politique sécuritaire du président de la République sont donc tombées à point nommé pour conforter la thèse de Jean-Pierre Denis. "Citoyen critique" sans être "ennemi de la République", le chrétien se doit d'être un "objecteur de conscience". Loin d'une lecture "radicale" de la laïcité que dénonce l'auteur, il revient au croyant de concilier "l'esprit de religion avec l'esprit de liberté".
Tour à tour philosophe, historien, théologien, mystique, au risque d'une certaine confusion pour le lecteur, le journaliste retrace le lent affaiblissement du christianisme, l'inexorable sécularisation des sociétés occidentales et le passage dans la postmodernité. Jean-Pierre Denis puise dans cette évolution la source de son optimisme, se démarquant de ces croyants inquiets de voir "leur" monde s'évaporer et tentés par un repli sur la "tradition".
Devenue la norme des sociétés occidentales, la contre-culture des années 1960 a renvoyé aux marges la culture chrétienne, jusqu'alors dominante, défend l'auteur. Or, ajoute-t-il, "cette culture qui a rejeté le christianisme à sa périphérie semble elle-même en cours d'implosion". D'où le créneau de nouveau largement ouvert pour le message chrétien sur ces "champs de ruines". "Ce qui a atteint (le christianisme) ne l'a pas détruit, plutôt affaibli comme une maladie point mortelle, et obligé à se ressaisir, enrichi d'une expérience qui est une forme de résilience culturelle."
"Avant-postes"
Aujourd'hui, défend l'auteur non sans lyrisme, "le christianisme apparaît non seulement comme l'une des seules instances critiques (la seule ?) mais aussi comme l'une des seules forces (la seule) à porter le souci d'une réunification de notre culture". "La contre-culture chrétienne reste la seule à pouvoir formuler une critique synthétique des dérives d'une civilisation qui privilégie systématiquement les biens payants plutôt que les liens gratuits, la consommation plutôt que la contemplation, et la prédation plutôt que la préservation, et ce de la conception de l'homme aux frontières du cosmos."
Aux "vérités molles et bavardes" de notre temps, marqué par le relativisme, l'individualisme ou le matérialisme dénoncés de manière récurrente par le pape Benoît XVI, l'auteur oppose le "Verbe" du christianisme. Reprenant la dernière encyclique du pape sur la doctrine sociale, il met en avant la culture du don et de la gratuité face à la marchandisation. L'auteur assure que sur de tels sujets l'Eglise catholique, loin de son discours moralisateur et ringard, peut être aux "avant-postes".
Enthousiaste, Jean-Pierre Denis n'occulte pas pour autant les pans sombres de l'histoire du christianisme. Il pointe les écueils auxquels il est confronté, notamment le repli identitaire flirtant avec l'intégrisme. "S'il devient idéologue, le christianisme sera renvoyé aux vides de l'espace et au silence infini des civilisations disparues", prévient-il.
POURQUOI LE CHRISTIANISME FAIT SCANDALE de Jean-Pierre Denis. Seuil, 340 p., 21 €.
Stéphanie Le Bars